Danse Cambodgienne (Livre) – Apprentissage

DANSES CAMBODGIENNES
4. APPRENTISSAGE
TOUTES jeunes, les fillettes, destinées à devenir des danseuses royales, sont offertes au service du Roi, par leurs parents, ou parfois, presque enfants encore, elles viennent s’engager, elles-mêmes. Qu’elles soient seules ou accompagnées de leur famille, les futures danseuses se présentent devant leur souverain, poudrées et fardées comme pour une séance de danse et portant le costume adopté pour les répétitions ordinaires; et sans omettre d’apporter avec elles quelque bouquet ou quelque fragile édifice de fleurs tressées, elles se prosternent aux pieds du Roi et les déposent en hommage devant lui. Une fois acceptées, elles reçoivent une avance de cent piastres, au minimum, prise sur la cassette personnelle de Sa Majesté et dès ce jour, émargent au budget du Trésor royal pour une solde mensuelle de six piastres au commencement et qui s’élève graduellement. Autrefois, la première avance se faisait en Nên ou barres d’argent; chaque enfant en recevait deux ou trois et même quatre, suivant sa beauté.L’apprentissage commence dès l’entrée au Palais; mais, c’est seulement à partir de l’âge de sept ans que les exercices deviennent ardus et la discipline rigoureuse pour les petites élèves.

Chaque maîtresse principale de ballet, il y en a deux ou trois parmi les huit professeurs de danse, examine les nouvelles recrues et d’après les dispositions physiques qu’elle leur découvre, assigne à chacune d’elles, le rô1e qui lui convient: prince, princesse, géant, Kinârey, etc. .. puis l’envoie à l’un des professeurs ou Krou Lokhon. Les maîtresses de danse ont chacune une douzaine d’élèves; elles commencent par leur assouplir le corps et les membres, puis leur enseignent les différents mouvements; enfin, elles leur font apprendre tout un rôle et continuant ensuite à surveiller les répétitions pour que les danseuses n’oublient pas ce qu’elles ont appris, ni n’introduisent, dans leur jeu de fantaisie contraire à la tradition.

On choisit un jeudi pour exécuter la première fois les exercices, car le jeudi est le jour faste, placé sous la sauvegarde de Samdach Préas Krou, le génie qui préside à la danse et qui selon la croyance cambodgienne, protège tout apprentissage.

Le costume de travail des danseuses se compose d’un Sampot de coton ou Khien et d’une petite camisole à manche courtes. Il faut de longs mois avant qu’elles ne répètent en costume et du reste, il ne leur est permis de le faire, qu’après une importante cérémonie rituelle dont nous allons parler plus loin. Les exercices d’assouplissement sont quotidiens; ils ont lieu le matin, de très bonne heure. Pour les bras et les mains l’élève travaille elle-même, ou aidée, surtout dans les premiers temps, par une des ses compagnes, d’après les indications du professeur; elle courbe, tourne et tord ses articulations jusqu’à pouvoir, sans effort, commander à tout le bras, de l’épaule au bout des doigts, les postures les plus compliquées.
Pour les jambes et les pieds, l’élève se couche, tour à tour, sur le dos et sur le ventre et c’est le professeur, ou une autre élève quelquefois, qui imprime aux jambes les flexions désirées. Les résultats qu’on tend surtout à obtenir sont: l’indépendance des articulations et l’allongement des mains; ces qualités essentielles indispensables à toute bonne danseuse, sont acquises par une série d’exercices préparatoires de retournement des doigts, des poignets, des coudes, des épaules et d’étirement des mains; elles sont acquises sans trop de peine, grâce aux dispositions innées, propres à la race.

Quand on ne peut pas arriver à ces résultats, dans le délai normalement prévu, pour briser la dureté des membres, on masse les articulations, spécialement celles des poignets et des chevilles, avec de la rosée du matin recueillie sur les plantes du jardin royal. On procède toujours, avant les exercices de danse à une cérémonie intime d’une charmante simplicité. C’est la cérémonie dénommée Sampéas Krou, ou salutations aux professeurs ou aux génies. Toutes les élèves apportent cinq cigarettes, cinq feuilles de bétel roulées, cinq bougies en cire d’abeille, cinq baguettes odoriférantes et un bocal plein d’eau parfumée à la fumée de cire d’abeille; dans cette eau on a jeté trois herbes, Anchién, pour obtenir rapidement le succès et pour conserver la fraîcheur et la beauté, de une à cinq fleurs d’aubergines, Trâp Kha, suivant le rang de l’offrande (les génies de la danse préfèrent ces fleurs à toutes les autres); enfin, une aiguille indique, par sa pointe aiguë, la persévérance avec laquelle l’élève veut s’appliquer à pénétrer les arcanes de son art. Les fillettes et les jeunes filles qui ont été désignées pour les premiers rô1es, complètent leur offrande par deux bouquets de fleurs artificielles, taillées dans des tiges de jeunes bananiers et formant comme une petite pyramide à trois degrés, Baysey Pachham; les autres, auxquelles sont dévolus les rôles secondaires, offrent deux bouquets Slathor, qui sont également découpés dans des tiges de jeunes bananiers, mais ayant l’apparence d’une corbeille plate et ronde. Les différents objets, constituant l’offrande, sont disposés sur un plateau que l’élève dépose devant sa maîtresse, après quoi, elle lui fait le salut rituel, l’ANJALI, qu’on reverra au début d’autres cérémonies et à l’ouverture des danses.

La maîtresse répond par des vœux de succès au salut de l’élève et lui verse sur la tête un peu de l’eau contenue dans le bocal; l’élève, après en avoir bu quelques gorgées et s’en être lavé le visage, reprend l’eau consacrée pour la rapporter chez elle après le travail; car pendant trois jours, la même eau servira pour toutes les répétitions et suivant l’usage établi, la préparation en sera renouvelée, ce laps de temps écoulé.

Après cette petite cérémonie, on commence les exercices. La maîtresse groupe les élèves devant interpréter un même rôle: Kinârey ensemble, suivantes ensemble, géants ensemble, etc. et fait travailler séparément chaque groupe. On travaille sans chants ni musique; la maîtresse exécute, seule d’abord, les pas qu’elle veut enseigner, puis les fait imiter par le groupe. Assise, généralement, après avoir indiqué un pas, elle tient à la main un rotin, long d’un mètre cinquante et elle marque la cadence par des coups de ce rotin sur le parquet.
Parfois, quand une danseuse ne réussit pas la figure, le rotin va cingler le sujet maladroit ou distrait. . . puis la cadence, quelques secondes interrompues, reprend son mouvement. Bien entendu, on commence par apprendre les deux pas fondamentaux, ou plus exactement, les deux figures auxquelles se rattachent toutes les autres, ce sont: la cadence lente, Kbach Rongvoel, et la cadence vive, Kbach Banchos.
Nous traduisons ici, approximativement, le mot cambodgien Kbach par cadence; mais il faut élargir l’acception de ce terme, afin d’y trouver à la fois, la cadence du corps en action, soit un rythme de mouvement ou rythme dynamique et un rythme statique réalisé par l’attitude principale, dans laquelle sont synthétisées toutes les attitudes fugitives, constituent par leur succession la cadence ou Kbach.

Nous dirons à cette occasion, que l’opposition entre dynamique et statique est un des traits caractéristiques, non seulement des danses cambodgiennes, mais de presque toutes les danses extrême-orientales et orientales, spécialement des danses javanaises, siamoises et laotiennes, qui relèvent d’une même esthétique. On remarque dans celles-ci, en effet, qu’une attitude de presque immobilité, au début, est maintenue pendant un temps assez long et que tous les gestes préliminaires, pour ainsi dire imperceptibles, concourent à rétablir cette attitude initiale. C’est lentement que le mouvement s’anime et arrive à la vitesse ou à une vitesse relative: progression donc de la statique à la dynamique. Souvent, le milieu de la danse ou d’une figure de danse ramène-t-il à une nouvelle attitude de presque immobilité ou à l’attitude du départ et la fin de la figure s’achève, sinon dans l’immobilité complète du moins dans une extrême lenteur: alternance ici, de la dynamique et de la statique. Mais, puisque nous voulons suivre maintenant les petites danseuses dans leur apprentissage, voyons, d’abord, le temps qu’elles consacrent à l’étude de ces cadences. Il leur faut trois mois pour apprendre la cadence lente ou Kbach Rongvoel et deux mois pour la cadence vive ou Kbach Banchos. La cadence des adieux, ou Kbach Léa, qui s’exécute à la fin de chaque scène, s’apprend en trois jours seulement; celles des marches rapides, adaptées notamment au vol dans les airs, ou Kbach Choet, s’apprend en dix jours et celles des entrées et sorties, ou Kbach Smeu, en huit jours.

La ronde des princes et des divinités, ou Kbach Mûl nécessite un mois d’apprentissage. C’est à cette dernière que se rattache la cadence spécifique du Prince Ngos et comme elle est, dans ce cas, compliquée par le maniement de la canne magique, les leçons se prolongent pendant six mois.
Enfin, la cadence Kbach Chhoet Chhung, adoptée à la fois pour les combats des princes et les marches aériennes des princesses, prend deux à trois mois d’étude. Lorsque les élèves ont appris les pas, les mouvements et la mimique de leurs rôles, elles répètent séparément quelques scènes de ces rôles, accompagnées par le chœur et enfin, les rôles tout entier avec l’orchestre et le chœur. Puis, quand les maîtresses estiment que les répétitions ont été suffisantes, on se prépare à l’importante cérémonie connue sous le vocable cambodgien de Pithi Sampéas Krou Lokhon Krop Muk, c’est-à-dire, la cérémonie des salutations aux génies ou aux professeurs pour l’essai des masques. Elle a lieu un jeudi, comme la première cérémonie ordinaire des salutations aux professeurs; autrefois, on la plaçait dans le courant d’un mois femelle; le calendrier cambodgien a des mois de trente jours qui sont dits les mois femelles et des mois de vingt neuf jours, dits les mois mâles; de préférence, dans le courant d’un des deux mois fastes: mars ou Phalkun et mai ou Pisak. Puis on adopta les mois de mai et de septembre ou Photrabot; de nos jours, on la célèbre entre juillet et août ou Asath. Lorsqu’on cé1ébrait la fête deux fois par an, on supprimait certains détails, notamment l’exposition du matériel de capture des éléphants; depuis qu’elle n’a plus lieu qu’une fois par an, on en a rétabli toute la pompe.

A cette occasion, on dresse huit petits autels, aux huit points de l’horizon, dans la Salle des répétitions ou Rong Hat; ce sont des maisonnettes, en bois ou en bambous, avec une toiture en zinc ou en paillotes, surélevées à un mètre du sol environ et qui représentent les terrasses des anges ou Rian Tévada. L’autel de l’Est a trois étages, les autres n’en ont qu’un; mais les offrandes sont les mêmes, sauf, qu’une paire de bouquets, ou Baysey Thom, plus grands que les autres, est ajoutée aux offrandes de l’autel principal, celui de l’Est.

Ces offrandes consistent toujours en bouquets taillés dans de jeunes bananiers, de fleurs fraîches, de bougies, de tabac, de bétel, de riz et d’eau lustrale. Dans quelle cérémonie bouddhiste ne les retrouve-t-on pas?
Sur chaque autel, il y a deux bouquets Baysey Pachham, deux bouquets Slathor, deux vases contenant l’eau parfumée ou Tik âp, cinq bougies, cinq baguettes odoriférantes, cinq petits bols de riz grillé, cinq bols remplis de fleurs, un paquet de cigarettes et du bétel pour les chiques. La veille de la fête, on invite dix bonzes à réciter, dans la Salle des répétitions, les prières, Sot Monn, pour appeler la bénédiction. Ils viennent s’installer le soir, près de huit bouquets Slathor et de huit vases d’eau lustrale, arrangés tout exprès; ils récitent les prières en présence des professeurs et des élèves qui répètent, ensuite, les cinq commandements bouddhistes ou Sel Pram:
Ne pas tuer.
Ne pas voler.
Ne pas se rendre coupable de la violation de la foi conjugale.
Ne pas mentir.
Ne pas boire de boissons alcoolisées.

Le lendemain, vers huit heures du matin, on dispose une estrade dans la Salle des répétitions; elle est recouverte d’une étoffe blanche sur laquelle on dépose masques et coiffures: au centre, se trouve le masque de l’anachorète ou Muk Eysey; à gauche, le masque à dix faces ou Muk Dâp ou Tossa Muk, le masque du Roi des Géants; puis les tiares des reines et des princesses et enfin, les masques des ogres et des géants; à droite, les tiares des divinités, des rois et des princes et les masques des autres rôles masculins. A gauche et devant le lit de camp, une lanière en en peau de buffle pour la capture des éléphants; une entrave d’éléphant en liane et un aiguillon à éléphant, sont exposés, chacun sur un plateau de bois, pour conjurer les sorts funestes. Quatre paires de bouquets en pyramide à neuf, sept, cinq et trois étages, une paire de bouquets Baysey Pachham, un des bouquets Slathor, deux vases d’eau parfumée et un grand bol, symbolisant un bassin dans lequel on puisera l’eau lustrale, Tik Samnbuor, nécessaire à la cérémonie, compléteront l’exposition avec plusieurs plateaux chargés d’offrandes en victuailles: deux têtes de porc crues et deux têtes de porc cuites; deux poulets et deux canards crus; deux poulets et deux canards cuits, deux poissons Râs cuits; deux noix de coco; deux paquets de sésame moulu, deux assiettes de gâteaux, deux plats de friandises et deux plats de mets divers, plus des bananes et de la canne à sucre préparée dans des tasses. Ces plateaux sont placés derrière d’autres, sur lesquels sont rangés des étoffes et des accessoires de toilette.

Ces offrandes sont destinées aux esprits, aux génies; mais il est d’usage d’offrir quelques présents au dignitaire chargé d’organiser la cérémonie.
On lui donnera donc cinq coudées d’étoffe blanche, quatre bouquets Chom, quatre plateaux de fruits, cinq bougies, cinq baguettes odoriférantes, un bol de riz, cinq piastres et douze autres coudées d’étoffe blanche. La fête commence. L’orchestre Piphat s’installe à l’Est. Près des musiciens, il y a également des offrandes: des bouquets Baysey Pachham, Slathor et Chom; le bol de riz, les cinq bougies, les cinq baguettes odoriférantes, les cinq coudées d’étoffe blanche et cinq piastres; un plateau couvert de victuailles, un autre de desserts et par paire, les têtes de porc, les canards et poulets cuits et encore, cinq coudées d’étoffe blanche placées sous le tambourin Sampho, qui est l’instrument du génie de la musique.
Toutes les bougies, toutes les baguettes odoriférantes, sont allumées. La salle est pleine de petites lueurs vacillantes et douces; les offrandes fondent toutes leurs couleurs dans la couleur de ces lumières; un peu de fumée flotte avec des parfums… La fête a commencé. L’organisateur, qui porte en cette circonstance le titre de Tép Robam ou de Chumit Sophan, lit les formules d’invocations aux génies de la danse et de la musique. Les élèves se lèvent et portent un plateau à offrandes qu’elles haussent au-dessus de leur tête en le présentant successivement dans les quatre directions des points cardinaux. Une danseuse verse du lait de coco, une autre de l’alcool, sur les mets d’offrande, puis toutes jettent une poignée de riz grillé à l’Est, au Sud, au Nord et à l’Ouest.

Le dignitaire Tép Robam, qui représente le génie de la danse, ajuste sur sa tête le masque d’anachorète, puis, en commandant par le masque de RAVANA, ou Réap en cambodgien, le Seigneur aux Dix Visages, il met aux élèves les masques et Mkots, suivant les rôles qu’elles ont appris. Puis, il leur attache un fil de coton non tordu, trempé dans l’eau consacrée, les asperge légèrement de cette eau et leur donne l’onction sur le front avec du parfum et de la poudre de riz. En même temps, il les félicite et leur exprime des vœux de succès et de bonheur. Alors, elles dansent par groupes, mais sans les masques qu’elles viennent pourtant d’essayer solennellement. La musique joue. Quelques bougies brûlent encore, d’autres s’éteignent; l’odeur des bâtonnets brûlés flotte dans l’air….. Et avant que tout ne soit terminé elles dansent toutes ensemble et cette fois avec leurs masques ou leurs tiares; elles dansent toutes ensemble, celles qui n’étaient hier encore que des élèves et que voici devenues maintenant des danseuses autorisées à revêtir tous les insignes de leur art.