Danse Cambodgienne (Livre) – Sujets de Ballets

DANSES CAMBODGIENNES
10. SUJETS DE BALLETS
Si l’éducation d’une danseuse comporte naturellement une technique précise et savante de la danse – à laquelle, du reste, se réduit tout l’enseignement des maîtresses de ballet – sa participation, aux représentations, est celle d’une actrice plus que celle d’une simple ballerine.

Plusieurs fois, dans les chapitres précédents, il a été question des différents rôles, des différents personnages et de l’action mimée par les personnages; cela suffit à faire comprendre que le ballet cambodgien n’est pas seulement une parade chorégraphique et il est inutile d’insister sur son caractère théâtral que le développement dialogué du chœur affirme constamment.

On s’est déjà rendu compte que la danse est devenue, dans son réseau de règles strictes et immuables, le véritable théâtre national. Il serait donc intéressant, maintenant que l’on possède quelque idée de la parure des danseuses, de leur formation et de la signification séculaire de leurs gestes, de savoir un peu quels sujets elles interprètent. Ces sujets ne sont pas exclusifs au ballet, mais empruntés, nous l’avons déjà dit, soit au RAMAYANA, soit aux légendes hindoues. Le RAMAYANA, la grande épopée de l’Inde est trop connue pour que nous nous y arrêtions. Chacun sait que tous les pays, influencés jadis par l’une ou par l’autre forme du brahmanisme, se sont emparés du RAMAYANA, l’ont traduit et y ont apporté parfois des variantes de rédaction. Le fonds, bien entendu, reste identique dans tous les textes; et d’ailleurs, les modifications de détails, pour intéressantes qu’elles puissent être au point de vue littéraire, sont trop minimes pour intéresser, au même titre, dans l’adaptation scénique que ces pays ont faite de la geste de RAMA.

Naturellement, le RAMAYANA ou Réamké en cambodgien, est trop vaste, les épisodes en sont trop nombreux et trop variés, pour qu’on puisse le faire tenir, tout entier, en une seule représentation. Mais, il n’était pas rare, autrefois, de voir les séances de danses se poursuivre pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. A présent, l’usage se répand de plus en plus, de jouer isolément un seul épisode et une longue suite de chants du RAMAYANA est devenue tout à fait exceptionnelle.

Les scènes les plus communément représentées sont:

L’enlèvement de SITA par RAVANA. C’est, peut-être, l’épisode qui a été le plus vulgarisé, tant par le théâtre que par l’emploi qu’on en a fait en sculpture et en peinture, tant par le théâtre d’ombre et à Java, par le Wayang, que par le théâtre dansé.

Le bannissement de RAMA ou Préa Réam en cambodgien, par le roi d’AYUDHYA, DACARATHA, et son départ avec SITA et LAKSMANA; très fréquent aussi, il l’est un peu moins que l’épisode précédent et c’est pour quoi, bien qu’il lui soit antérieur dans le récit, nous le citons après. La séduction de la sirène SUVARNA MATSYA, en cambodgien Suvan Machchha, par HANUMAN. La tristesse de SITA pendant sa captivité à LANKA et la visite d’HANUMAN qui lui apporte des nouvelles de RAMA. Enfin, le combat de RAMA et de RAVANA, terminé par la victoire de RAMA et la mort de RAVANA. Ce dernier épisode comporte une succession de scènes de combats dans lesquels les singes, les uns au service de RAMA, les autres au service de RAVANA et de son armée de géants, tiennent une grande place.

Maints autres épisodes sont encore représentés et presque tous les chants du RAMAYANA peuvent l’être. Autrefois, ils l’ont été, mais on en a beaucoup abandonné déjà. Nous n’avons cité et nous avons cité sans ordre strict, que les principaux, parmi ceux qui sont restés les plus en honneur.

A côté de cette source presque inépuisable, il en est une autre, non moins abondante: le cycle, ou plutôt les cycles de légendes.

C’est par une généralisation peut-être exagérée que nous les avons, au début de ce chapitre, qualifiées hindoues, indistinctement. Ces légendes, en effet, ont parfois été modifiées si foncièrement et ont subi de telles interpolations, qu’elles semblent appartenir et même qu’elles ont fini par appartenir, plus à la littérature des pays les ayant adaptées, qu’être restées totalement et spécifiquement hindoues. Parfois, comme dans la légende de Manora, qu’on peut considérer comme un des ballets types au Siam, le lien avec l’Inde, n’est plus qu’une identification des personnages aux personnages hindous, évoluant dans des conditions absolument différentes, héros ou héroïnes d’une autre histoire. Il convient de souligner, que les pays ayant ainsi modifié certaines légendes, au point de les faire leur, sont le Siam et Java plus que le Cambodge et que celui-ci reçut, successivement, l’apport direct de l’Inde et l’apport du Siam hindouisé, ou encore celui de Java transposé par le Siam. Le cycle d’Enao, par exemple, est d’origine proprement javanaise, mais il semble bien que le Siam l’ait accueilli avant de le transmettre au Cambodge.

Il convient de souligner encore la forte emprise de l’Inde sur tous ces pays et de ne pas oublier que même s’ils créaient, ils créaient dans l’esprit de la civilisation brahmanique, avec ou sans les correctifs du bouddhisme.

Certainement, Java, plus que les autres pays, en disant Java, nous entendons le groupe d’îles qui ont évolué parallèlement à Java, ou à peu près: Madoera, Bali, etc… ? mêla, aux éléments de cette civilisation, des éléments étrangers que l’Inde, elle-même, assimila pour une bonne part.
C’est elle, par conséquent, qui reste la grande inspiratrice du théâtre ou ballet cambodgien, même quand celui-ci fait des emprunts à d’autres sources. L’étude des variantes de texte, tant dans les scènes tirées du RAMAYANA, que dans les pièces interprétant une légende, appartient, par l’érudition qu’elle réclamerait, à d’autres qu’à nous. Qu’il nous suffise d’avoir signalé les deux grands courants, l’un religieux avec le RAMAYANA, l’autre populaire avec les légendes qui alimentent, tous deux, les sujets des ballets et s’y fondent dans un même caractère fabuleux.

Il est vrai, que depuis quelques années, les danseuses cambodgiennes, contrairement à ce que nous disions au début de ce chapitre et contrairement, du reste, à leur grande tradition théâtrale, exécutent des parades chorégraphiques, simples divertissements sans action suivie. Parmi ces divertissements, il en est qui sont extraits de ballets jugés trop longs, comme la promenade des Génies dans la forêt et qui demeurent nettement des danses cambodgiennes. Mais il est évident, qu’on n’y retrouve pas l’esprit des mythes héroïques dont le ballet classique est animé.

Ce sont là, d’ailleurs, des innovations que beaucoup de personnes, envisageant la danse au point de vue historique et traditionnel, jugent regrettables et souhaiteraient de voir abandonner. Nous avons voulu, pour terminer, résumer une légende en essayant de lui garder la naïveté de style et cette puérilité sérieuse du récit qui la caractérisent. Il a fallu supprimer bien des détails qui auraient ajouté, dans leur simplicité un peu rigide, tantôt un charme très spécial, tantôt une certaine grandeur. Nous avons reculé aussi devant l’abondance des redites et des répétitions qui accusent, pourtant, l’ingénuité primitive de ces fables. Nous espérons, néanmoins, que dans l’histoire du prince Ngos, le lecteur pourra retrouver un écho du légendaire et du merveilleux dont les danses cambodgiennes restent tout imprégnées.